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L’accueil des mineurs étrangers non accompagnés se durcit en Haute-Vienne

Jérôme Davoine

Temps de lecture : 10 minutes

Ce qu’il faut retenir

• Le conseil départemental de Haute-Vienne multiplie les recours en justice pour contester la reconnaissance de minorité des mineurs non accompagnés.

• Une bénévole d’un collectif d’aide aux immigrés a été dénoncée à la direction nationale de la Police aux frontières et accusée à tort de produire de faux papiers.

• De 19,6 millions d’euros en 2018, l’enveloppe budgétaire consacrée aux MNA en Haute-Vienne est tombée à 3,8 millions en 2024.

Depuis trois ans, des militants associatifs de Haute-Vienne observent un durcissement administratif dans la prise en charge des immigrés relevant du statut des mineurs non accompagnés (MNA). Entre évaluations de minorité contestées, restriction de la prise en charge par le Département de la Haute-Vienne ou coups de pression sur les bénévoles, l’accompagnement de ces jeunes semble s’être plus que jamais transformé en parcours d’obstacles.

Pour François*, tout a basculé devant un appareil d’imagerie médicale. « Ils regardent tes os et ensuite ils disent ton âge », raconte ce jeune homme originaire d’Afrique de l’Ouest. Lui, a été déclaré majeur à l’issue de cet examen osseux, une méthode pourtant critiquée par l’Académie nationale de médecine pour une possible imprécision d’un à deux ans du développement propre à chaque être humain.

Déclaré majeur par le conseil départemental de la Haute-Vienne, il s’est retrouvé de fait livré à lui-même. Une déception brutale après un périple entamé à 15 ans : la Mauritanie, l’océan traversé en pirogue, un premier débarquement sur une île espagnole, puis le passage vers le continent.

En l'absence de prise en charge institutionnelle, les bénévoles donnent de leur temps pour, par exemple, donner des cours d'alphabétisation. (Photo : © Murielle Thomazeau)
En l’absence de prise en charge institutionnelle, les bénévoles donnent de leur temps pour, par exemple, donner des cours d’alphabétisation. (Photo : © Murielle Thomazeau)

Après le verdict médical, François reconnaît avoir vacillé : « J’avais peur de tomber dans l’alcool, de devenir clochard. » Ce sont des bénévoles du collectif Chabatz d’Entrar (littéralement « finissez d’entrer » en occitan) qui l’ont sorti de l’impasse. Hébergement, cours de français, formation : il finit par décrocher un diplôme. « J’aime la France, insiste-t-il aujourd’hui. Elle m’a permis d’aller à l’école. »
Cette France-là porte un prénom : Anne-Marie, l’une de ces bénévoles qui ouvrent leur porte, lorsqu’aucune prise en charge institutionnelle n’est accordée. « Sans elle, je n’y serais pas arrivé », souffle François

Règle internationale, réalité locale

La Convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par la France, impose le respect d’une présomption de minorité. Le texte indique que « tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé de son milieu familial ou qui, dans son propre intérêt, ne peut être laissé dans ce milieu, a droit à une protection et une aide spéciales de l’État ». En droit, ce sont les conseils départementaux qui sont tenus de prendre en charge celles et ceux qui se présentent comme mineurs isolés pendant au moins cinq jours, renouvelables deux fois – soit quinze jours au total –, en vue d’une « évaluation » de minorité.

D'après une carte fournie par le syndicat de la pomme AOP, six exploitations ont recours aux filets anti-dispersion dans l'aire de production.

Mais ces dernières années, en Haute-Vienne, les associations locales qui viennent en aide aux mineurs non accompagnés notent une dégradation du respect de la présomption de minorité.

Ainsi, les bénévoles du collectif Chabatz d’Entrar affirment avoir déjà dû rappeler les obligations légales à la collectivité locale. « Un jeune qui se présente seul au conseil départemental peut s’entendre dire qu’il n’y a pas de place pour lui, rapporte Agnès, membre du collectif. Alors, nous y revenons avec lui pour rappeler ses droits. Parfois, l’accueil est un peu froid et on nous répond même que ce ne sont pas nos affaires. »

« Parfois, l’accueil est un peu froid et on nous répond même que ce ne sont pas nos affaires. »

De son côté, Gülsen Yildirim, vice-présidente du conseil départemental de la Haute-Vienne, assure que « tout le monde est accueilli. Nous respectons le parcours prévu », fait valoir l’élue en charge de l’Enfance, de la Famille et de la Démocratie sanitaire.

Mais même reçus préalablement dans leurs droits, ces jeunes immigrés mineurs sont de fait confrontés à un nouveau parcours d’obstacles.

Une mise à l’abri en trompe-l’œil

À l’obligatoire « mise à l’abri » succède alors l’étape décisive : l’appréciation de minorité. « Cette compétence a été attribuée aux départements par l’État, car cette évaluation relève de la politique migratoire, explique Gülsen Yildirim. Nos équipes sont formées pour ce travail. »

S’il y a un doute sur l’effectivité de la minorité, le présumé mineur devient majeur aux yeux de l’administration. Le doute peut reposer sur des documents fournis ou le manque de cohérence du récit. Mais pour les bénévoles, certaines pratiques posent question. « Quand les jeunes arrivent, ils sont épuisés. On les interroge sur leur intimité, leur famille, autant de sujets qu’ils n’ont jamais évoqués auparavant. Au bout d’un moment, ils s’embrouillent dans leurs réponses et se voient déclarés majeurs, regrette Agnès. Alors, c’est le retour à la rue. » En 2024, la moitié des évaluations réalisées en Haute-Vienne se sont traduites par une non-reconnaissance de minorité.

« Beaucoup de jeunes pensent que, parce qu’ils ont accès à une prise en charge et à une carte de bus, ils sont sauvés. »

Dernière évolution en date : dorénavant, dès la demande de mise à l’abri, le conseil départemental saisit le juge des enfants pour obtenir une ordonnance de placement provisoire. Un progrès ? Pas si sûr à en croire une bénévole de Chabatz d’Entrar : « C’est une manière de se prémunir contre une éventuelle action en justice de notre part. Beaucoup de jeunes pensent que, parce qu’ils ont accès à une prise en charge et à une carte de bus, ils sont sauvés. Or, il n’en est rien puisqu’ils n’ont pas été encore évalués. Et lorsque la décision tombe, le recours devient bien plus compliqué, parce que le juge a déjà été préalablement saisi. Quand ils réalisent cela, les jeunes sont pris de panique. »

Contrer les recours : mode d’emploi

Jusqu’au début des années 2020, avec l’appui des associations, un jeune évalué « non mineur » pouvait saisir le juge des enfants. En Haute-Vienne, la plupart des recours leur était alors favorables. Mais la réplique n’a pas tardé : « Depuis quelques années, si la décision de justice ne convient pas au Département, celui-ci fait systématiquement appel. Et, depuis 2022, on constate que la moitié des jeunes reconnus mineurs à la suite de nos recours devant le juge des enfants ont finalement perdu cette reconnaissance de minorité », relate Martine, une bénévole de Chabatz d’Entrar.

Le milieu associatif y voit la main d’un cabinet d’avocats nantais spécialisés en droit administratif, missionné par le conseil départemental. Celui-ci va jusqu’à mener l’enquête, par téléphone, auprès des administrations des pays d’origine. « Il est particulièrement habile dans la contestation des actes d’état civil étrangers », observe Martine. Contacté, le cabinet d’avocats n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Quant au montant des honoraires facturés, à ce titre, par le cabinet au conseil départemental, Gülsen Yildirim s’est dite dans l’impossibilité d’en donner le montant.

L’engagement associatif sous pression

Pour les déboutés du statut de mineur, les militants associatifs deviennent souvent le dernier rempart contre l’errance. Elles et ils financent l’hébergement, la nourriture, l’accès aux soins, le suivi juridique et les accompagnent dans l’accès à l’enseignement. Une étape importante, même si des dispositifs existants et fonctionnels sont remis en cause, comme l’unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A) du collège Pierre-Donzelot à Limoges.

La Ville de Limoges célèbre les droits de l’enfant… Mais pour ceux qui dorment à la rue, les récents propos du maire ne sont guère fraternels. (Photo : © Murielle Thomazeau)
L’engagement bénévole devient suspect aux yeux de la Police aux frontières qui n’hésite pas à convoquer ceux qui donnent de leur temps pour venir en aide aux immigrés. (Photo : © Murielle Thomazeau)

En outre, l’engagement citoyen est à son tour suspecté. En avril dernier, Martine reçoit ainsi un appel du commissariat de police de Limoges. Convoquée par la direction nationale de la Police aux frontières après un signalement, on lui reproche d’aider des présumés mineurs non accompagnés (MNA), de les savoir « non mineurs », voire « de les faire venir de leur pays d’origine en faisant des faux papiers ». Le conseil départemental serait-il à l’origine de cette procédure ? « Ça ne vient pas de nous, assure Gülsen Yildirim. Nous ne sommes pas au courant et nous n’avons pas été interrogés. »

Les amalgames du maire de Limoges

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’amalgame entre accueil des immigrés et accusation d’organiser leur venue est savamment entretenue, notamment par Émile-Roger Lombertie. Sollicité voici quelques semaines par des élus d’opposition pour trouver une solution d’hébergement d’urgence à 37 enfants à la rue et à leur famille, le maire divers droite de Limoges s’est empressé de se défausser sur les services de l’État tout en estimant que les associations « favorables »  aux « migrations non autorisées » devraient « offrir le chaud et le couvert à ceux qu’[elles] ont fait venir ».

La Ville de Limoges célèbre les droits de l’enfant… Mais pour ceux qui dorment à la rue, les récents propos du maire ne sont guère fraternels. (Photo : © Murielle Thomazeau)
La Ville de Limoges célèbre les droits de l’enfant… Mais pour ceux qui dorment à la rue, les récents propos du maire ne sont guère fraternels. (Photo : © Murielle Thomazeau)

C’est précisément cette générosité qui est reprochée à Martine. Venue à l’accompagnement des mineurs isolés pour des cours d’alphabétisation, la bénévole mesure aujourd’hui le prix de son investissement auprès des plus fragiles.

Le flux d’abord, l’humain après

En 2020, un rapport de la chambre régionale des comptes (CRC) – Nouvelle-Aquitaine relayait le « nombre croissant d’évaluations » en Haute-Vienne : 34 en 2014, puis 107 en 2016 pour atteindre 218 en 2018. Mais dans le même temps, le taux de reconnaissance du statut de mineur non accompagné (MNA) était passé de 69 % en 2015 à 27 % en 2018. Cette année-là, la prise en charge des jeunes immigrés isolés représentait 19,6 millions d’euros ; en 2024, l’enveloppe qui leur est consacrée était tombée à 3,8 millions d’euros, soit 5,75 % du budget départemental dédié à la protection de l’enfance.

« Au total, nous avons pris en charge 170 mineurs non accompagnés en 2024 », explique Charlotte Loiseau, directrice générale adjointe en charge des solidarités humaines. Parmi eux, 123 ont une place dans les structures partenaires qui proposent des hébergements avec un encadrement professionnel.
Mais par une délibération votée en mai dernier, la convention de partenariat avec le foyer Varlin-Pont-Neuf de Limoges n’a pas été renouvelée. La structure avait accueilli 25 MNA en 2024. « On ne répondait plus aux critères, regrette une source interne. Et pendant ce temps, il y a toujours des MNA hébergés dans des hôtels… »

L’hébergement des mineurs en hôtel bas de gamme

À Limoges, ils vivent notamment à l’hôtel Les Beaux-Arts, un établissement bas de gamme. Pour une bénévole associative, « les jeunes mineurs qui y sont hébergés doivent faire preuve d’une grande autonomie. Pire, il est arrivé qu’ils y contractent aussi la gale. »

Après la disparition des places du foyer Varlin-Pont-Neuf, le conseil départemental de la Haute-Vienne vient ainsi d’engager une procédure de conventionnement, justement avec l’hôtel Les Beaux-Arts. L’établissement relevant du code du tourisme est ainsi appelé à devenir une structure associative. Un veilleur de nuit et un directeur d’établissement doivent d’ailleurs être recrutés. « C’est une évolution en cours », plaide Gülsen Yildirim.

L'hôtel Les Beaux-Arts, jusque là réservé pour l'accueil d'urgence, est appelée à devenir une structure d'accompagnement conventionnée. (Photo : Murielle Thomazeau)
L’hôtel Les Beaux-Arts, jusque là réservé pour l’accueil d’urgence, est appelée à devenir une structure d’accompagnement conventionnée. (Photo : © Murielle Thomazeau)

Au regard des chiffres, il apparaît in fine que plus de 40% des MNA hauts-viennois dorment à l’hôtel. Sans compter les nombreux jeunes à la rue. Parallèlement, l’aide sociale à l’enfance se concentre sur les mineurs français retirés à leur famille, de plus en plus nombreux.

« Seuls les plus fort survivent. »

Loin de contester ce nouveau besoin d’urgence et de protection des enfants, une éducatrice spécialisée se souvient par exemple d’un mineur étranger « désigné majeur et pour lequel il avait fallu remuer ciel et terre pour lui trouver un hébergement et qui s’est finalement résolu à partir. Comme 90% des jeunes immigrés, il était ultra-motivé. Mais, regrette-elle, même quand on réussit à les scolariser, ces jeunes-là sont condamnés à un petit niveau d’études et aux métiers dits « en tension ». On les cantonne dans la précarité. Pour eux, c’est très dur d’évoluer professionnellement et seuls les plus forts survivent. »

D'après une carte fournie par le syndicat de la pomme AOP, six exploitations ont recours aux filets anti-dispersion dans l'aire de production.

Auteur de l’enquête : Jérôme Davoine

Rédacteur en chef : Nicolas Lavallée

Photos : © Murielle Thomazeau

Boîte noire

Par mesure de sécurité pour « François », qui a accepté de témoigner de son parcours d’évaluation, nous avons choisi de lui attribuer un prénom d’emprunt.
De même, si des témoignages recueillis auprès d’intervenants qui travaillent avec des mineurs isolés sont anonymes, c’est parce qu’ils visent à protéger ceux-ci de toute sanction.
Wael, dont la photo figure en Une de cet article, a désormais obtenu des papiers, après un long périple, entamé alors qu’il avait 14 ans, depuis la Tunisie jusqu’à la France en passant par l’Italie.

Les autres enquêtes

• Des substances actives autorisées pour obtenir la pomme AOP du Limousin sont soupçonnées de provoquer le cancer, voire de favoriser des mutations génétiques.

• En quelques années, la distance sans traitement entre les parcelles et les habitations est passée de 50 à 20 mètres, voire 5 mètres.

• Entre mars 2024 et février 2025, plus de 14.600 traitements ont été déclarés par les pomiculteurs de l’aire AOP.

L’analyse de cinq substances actives utilisées aujourd’hui dans les vergers de pommiers dits « conventionnels » suscite l’inquiétude.

Deux insecticides et deux fongicides utilisés sont épinglés comme étant générateurs de polluants éternels.

Les mesures de protection des ouvriers agricoles ne sont pas toujours respectées.

• En Limousin et en Dordogne, les familles Chauffaille et Michon, pionnières de l’implantation de la golden, occupent toujours une position dominante.

• Une galaxie de sociétés s’impose au détriment d’entreprises agricoles individuelles.

• L’optimisation des coûts repose sur une masse d’exécutants, payés au Smic pour la plupart et coupés du processus de décision.

• Aux antipodes de la golden AOP, ennemi des pesticides, Jacques Lamaud exploite des pommiers de plein-vent selon des méthodes culturales anciennes.

• Malgré une conjoncture défavorable, les conversions en agriculture biologique offrent une alternative à la dépendance aux pesticides.

• Des producteurs locaux s’organisent pour assurer une commercialisation de proximité.