
La golden AOP,
une agro-industrie
bien enracinée
Volet 3 :
ce qu’il faut retenir
• En Limousin et en Dordogne, les familles Chauffaille et Michon, pionnières de l’implantation de la golden, occupent toujours une position dominante.
• Une galaxie de sociétés s’impose au détriment d’entreprises agricoles individuelles.
• L’optimisation des coûts repose sur une masse d’exécutants, payés au Smic pour la plupart et coupés du processus de décision.
Aux entreprises agricoles individuelles se substituent désormais de complexes montages juridiques dans lesquels les sociétés par action tiennent un rôle déterminant. La présence d’actionnaires renforçant la logique de rendement et de profit, la pression s’exerce alors sur les petits exploitants et les ouvriers agricoles, prisonniers d’un modèle où le traitement chimique n’est plus une option.
Un entrelacs. Un maquis de sociétés. Des SCEA. Des GIE. Des SAS. Des SCI et autres holdings. La pomme du Limousin est à la fois affaire de business et histoire de familles, celle des Chauffaille et des Michon, surtout, qui ont semé la première graine de la production de la golden à grande échelle dans la région : cent hectares de pommiers plantés à La Meynie, à Sarlande (Dordogne), en 1958. Une immensité au regard de la taille moyenne des parcelles de l’époque ; si peu comparé aux actuels 2.000 hectares de production AOP.
Depuis 1996, le Domaine de La Meynie est géré sous la forme d’une société civile d’exploitation agricole (SCEA) dans laquelle ne se croisent pas moins de vingt-six associés. C’est l’une des nombreuses sociétés de la galaxie d’entreprises développée par Patrick Michon et Yves Chauffaille, fils des pionniers de la golden dans la région. Outre les membres de leur large famille, ils y côtoient notamment Bruno Chapoulart, entre autres ex-directeur général du géant de l’industrie agro-alimentaire Andros et membre du conseil de surveillance de la biscuiterie Saint-Michel.
La dynastie de la pomme
Mais le cœur de la toile, c’est désormais l’Alliance Perlim-Meylim. Les deux coopératives historiques, les « maisons familiales », se sont réunies en 2017 après le divorce entre Perlim et la Coopérative fruitière du Limousin, dont une bonne partie des producteurs avait alors rejoint Limdor, la quatrième station de commerce de gros de la pomme du Limousin. Trois ans après, Louise Chauffaille, la fille d’Yves, est devenue directrice des opérations de Perlim-Meylim.

Et il faut croire que, dans la famille, on a l’esprit d’entreprise puisqu’à 32 ans, celle qui apparaît comme le fer de lance de la troisième génération, préside ou gère dix sociétés. Elle vient d’ailleurs de prendre la tête de la société civile d’intérêt collectif agricole (Sica) du Roseix qui assure le conditionnement des fruits, notamment pour Perlim. « Motivée, dynamique, faisant preuve d’engagement dans tous les projets que j’ai entrepris, je me suis toujours donné les moyens de parvenir à mes fins », annonce sur son compte LinkedIn celle qui est diplômée en management du luxe et du marketing et ingénieure civile de l’École nationale supérieure des mines de Nancy. Ses compétences : « optimisation des coûts », « suivi des ventes », « déstockages compliqués », « recrutements » et « licenciements ».
« Je me suis toujours donné les moyens de parvenir à mes fins. »
D’après le site reussir.fr, spécialiste de la filière fruits et légumes, la mutualisation des services techniques et commerciaux était l’un des points importants de la création de l’Alliance Perlim-Meylim. Un rapprochement qui permet dorénavant à Louise Chauffaille d’afficher 30 millions d’euros de chiffre d’affaires pour un potentiel de production de 40.000 tonnes de pommes sur 800 hectares. « L’équivalent de la moitié du volume de pommes sorties des vergers du Limousin », se prévaut la coopérative.
Deux fois moins d’exploitations en vingt ans
Parallèlement, l’AOP Pomme du Limousin doit faire face à une crise des vocations. En 2004, juste avant la première récolte de goldens labellisées AOC, devenue AOP en 2007, l’aire de production comptait 460 exploitants. En 2019, il en restait 200. Selon Agnès Donzeau, responsable du syndicat AOP, ils sont aujourd’hui 160 ; seulement 150, si l’on en croit la station de recherche Invenio à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne). Cette tendance épouse celle de l’agriculture en général. « La pomiculture n’y échappe pas. Les cessations d’activité sont avant tout causées par des raisons démographiques, avance Agnès Donzeau. Mécaniquement, il y a donc une augmentation de la surface moyenne des vergers. »
Le potentiel de récolte annuel annoncé est lui resté le même
Toutefois, malgré cette progression de la taille moyenne des exploitations, la surface générale en AOP a, en vingt ans, fondu de moitié. Selon une carte fournie par le Syndicat de défense de l’AOP Pomme du Limousin, certaines communes de l’aire de production sont même aujourd’hui dépourvues de toute parcelle. C’est notamment le cas à Sardent (Creuse), Bussière-Galant (Haute-Vienne), Excideuil (Dordogne) et même à Saint-Aulaire (Corrèze), siège de Perlim-Meylim. En revanche, le potentiel de récolte annuel annoncé est lui resté le même : 80.000 tonnes. Rentabiliser une exploitation en agriculture dite « conventionnelle » passe invariablement par l’agrandissement des structures, la réalisation d’économies d’échelle, mais aussi la pression sur celles et ceux qui y travaillent ainsi que sur l’environnement.
Un système de production gourmand
Jacques Lamaud était là quand la golden a été introduite. Ancien élu écologiste du conseil régional du Limousin, il a suivi de près son expansion et la logique de l’agro-industrie qui a gagné la pomiculture. Lui n’en voulait pas, d’abord parce que cette variété « n’est pas adaptée au Limousin », « trop humide ». Conséquence : un système gourmand en intrants chimiques, mais aussi en argent public. Sur les dix dernières années, le syndicat AOP de la pomme du Limousin a reçu 874.244 euros, dont 337.763 euros de la Région Nouvelle-Aquitaine, le reste provenant du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader). Quant aux coopératives, elles ont bénéficié d’une enveloppe de plus de deux millions d’euros depuis 2016, dont 100.000 euros pour le développement de leur filière bio, quasi exclusivement au profit du groupement d’intérêt économique (GIE) Perlim.

Outre ces aides, Jacques Lamaud conteste le développement des monocultures qui met les agriculteurs à la merci d’une mauvaise année. Dans la pomme, le juge de paix, c’est le tonnage réalisé. « Quand un exploitant de goldens vous dit que s’il rate un traitement, c’est toute sa récolte qui est menacée, forcément, la question du recours aux pesticides ne se pose plus. »
Les investissements, et donc les emprunts nécessaires à cette exploitation à grande échelle, renforcent encore la dépendance, voire la fuite en avant. « Un tracteur, c’est 200.000 euros et, pour ne pas être à l’arrêt s’il tombe en panne, il en faut deux. La tour à vent pour protéger du gel, c’est 50.000 euros pour trois hectares. » D’après un chef d’exploitation, une ramasseuse mécanique coûte de 70.000 à 140.000 euros.
Quant aux pesticides et traitements divers, l’étude d’un compte de résultat d’une grande pommeraie haut-viennoise montre qu’ils représentent au moins 10 % des charges d’exploitation. Soulignant encore la dépendance à l’eau et au carburant, Jacques Lamaud conclut : « La pomme AOP du Limousin, c’est une erreur de développement industriel. »
Des emplois, mais à quel prix ?
Avec 1.500 à 2.000 emplois directs, et 3.500 à 4.000 au total si l’on ajoute l’activité induite (transporteurs, frigoristes, professionnels du conditionnement, etc.), le poids économique de la pomme n’est pas négligeable.
Aujourd’hui, dans les parcelles des producteurs les plus importants, se côtoient un chef de verger, ingénieur agronome, des ouvriers agricoles et des saisonniers. Si les saisonniers locaux sont présents, les offres d’emploi relayées par France Travail ne suffisent pas à répondre à la demande. Il y a peu, des travailleurs polonais, par exemple, étaient mobilisés pour la cueillette. Désormais, les sociétés polonaises produisant aussi de la golden, la plupart restent chez eux pour la récolte. Et pour faire face au rush de septembre, les producteurs de la région se tournent maintenant vers des sociétés d’intérim espagnoles.
« Le chef […], c’est lui qui commande. Et toi, tu obéis. »
Quant aux salaires, ils ne permettent pas de faire fortune. Alors que les plus productifs peuvent, aux dires d’un chef d’exploitation, gagner quelque 2.000 euros en trois semaines, les ouvriers agricoles permanents montrent des fiches de paie au salaire minimum. « Moins de 1.500 euros après 15 ans d’ancienneté, sachant que l’on peut apprendre le vendredi soir qu’il faudra revenir le lendemain matin. »

De la cueillette à l’éclaircissage, en passant par la taille, la pose de filets ou les traitements chimiques, l’année est intense au pays de l’AOP. Le métier est pénible : « Le froid en hiver, la chaleur en été. On a mal au dos. » Au printemps, si la température baisse, le stress monte. Logiquement, le gel frappe d’abord la nuit. Branché à la station météo, dépendant des aléas climatiques, chacun doit se tenir prêt à allumer les dispositifs prévus. Nuits blanches assurées.
Pour les ouvriers agricoles rencontrés en Haute-Vienne, soumis à l’astreinte, le constat est amer : « Le seul retour qu’on a sur notre travail, c’est notre productivité. » Pas de reconnaissance, peu de dialogue. « Quand on conteste une décision, le chef te répond que c’est lui qui commande. Et toi, tu obéis. »
Auteur de l’enquête : Nicolas Lavallée
Rédacteur en chef : Jérôme Davoine
Illustrations • Photos : © Facto ! • Murielle Thomazeau
Boîte noire
Lundi 13 octobre 2025, nous avons adressé par e-mail une liste de questions à Louise Chauffaille. Nous l’interrogions sur les formes juridiques des sociétés qu’elle dirige, le chiffre d’affaires de Perlim-Meylim et l’emploi de produits phytopharmaceutiques dans les vergers de la coopérative. Nos questions sont restées sans réponse.
Toutes les informations sur les sociétés citées dans notre article et mentionnées dans notre infographie sont publiques et librement disponibles en ligne. Nous avons choisi de nous concentrer sur quatre personnes – Louise et Yves Chauffaille, Patrick Michon et Bruno Chapoulart – que nous avons estimées emblématiques. Afin de préserver leur vie privée, nous avons décidé de ne pas mentionner les autres associés des sociétés que nous avons citées. Le site www.pappers.fr peut renseigner celles et ceux qui souhaiteraient en savoir davantage.
Les « divergences » entre Perlim et la coopérative fruitière du Limousin Cooplim ont été exposées le 18 septembre 2018 sur le site www.reussir.fr dans l’article : Limousin : Perlim s’allie à Meylim.
Les chiffres sur les aides régionales et européennes perçues par les coopératives et le Syndicat de défense de l’AOP Pomme du Limousin sont des données publiques qui nous ont été fournies par la Région Nouvelle-Aquitaine.
Les autres volets de l’enquête
• Des substances actives autorisées pour obtenir la pomme AOP du Limousin sont soupçonnées de provoquer le cancer, voire de favoriser des mutations génétiques.
• En quelques années, la distance sans traitement entre les parcelles et les habitations est passée de 50 à 20 mètres, voire 5 mètres.
• Entre mars 2024 et février 2025, plus de 14.600 traitements ont été déclarés par les pomiculteurs de l’aire AOP.
• L’analyse de cinq substances actives utilisées aujourd’hui dans les vergers de pommiers dits « conventionnels » suscite l’inquiétude.
• Deux insecticides et deux fongicides utilisés sont épinglés comme étant générateurs de polluants éternels.
• Les mesures de protection des ouvriers agricoles ne sont pas toujours respectées.
• En Limousin et en Dordogne, les familles Chauffaille et Michon, pionnières de l’implantation de la golden, occupent toujours une position dominante.
• Une galaxie de sociétés s’impose au détriment d’entreprises agricoles individuelles.
• L’optimisation des coûts repose sur une masse d’exécutants, payés au Smic pour la plupart et coupés du processus de décision.
• Aux antipodes de la golden AOP, ennemi des pesticides, Jacques Lamaud exploite des pommiers de plein-vent selon des méthodes culturales anciennes.
• Malgré une conjoncture défavorable, les conversions en agriculture biologique offrent une alternative à la dépendance aux pesticides.
• Des producteurs locaux s’organisent pour assurer une commercialisation de proximité.





