
Malgré les engagements, dans les vergers,
les pesticides persistent
Volet 1 :
ce qu’il faut retenir
• Des substances actives autorisées pour obtenir la pomme AOP du Limousin sont soupçonnées de provoquer le cancer, voire de favoriser des mutations génétiques.
• En quelques années, la distance sans traitement entre les parcelles et les habitations est passée de 50 à 20 mètres, voire 5 mètres.
• Entre mars 2024 et février 2025, plus de 14.600 traitements ont été déclarés par les pomiculteurs de l’aire AOP.
En Limousin et en Dordogne, 101 communes font partie de l’aire de production AOP Pomme du Limousin. Les parcelles parfaitement alignées, les arbres taillés au cordeau, les omniprésents filets anti-grêle tranchent avec le bocage traditionnel et trahissent un modèle agro-industriel que cherchent à masquer des stratégies marketing bien huilées.
C’est l’un des produits phares de la région. Vantée comme « le grand crû de la pomme », la golden AOP du Limousin est célébrée par les professionnels du secteur comme « un fruit d’exception », produite sur « un terroir unique qui lui permet de révéler le meilleur : croquant, jutosité et une saveur bien équilibrée en sucre et acidité ». Elle est cultivée par quelque 160 pomiculteurs sur une superficie de 2.000 hectares de vergers répartis entre le Limousin et le nord de la Dordogne.
Perlim, l’un des poids lourds des quatre coopératives régionales, convoque même l’univers du luxe en se présentant comme une « maison de haute culture » et promet à ses clients un produit « au fini cousu-main ». Mais, pour produire la seule pomme labellisée AOP de France, le marketing reste on ne peut plus flou sur les conditions réelles de ladite culture.
Des substances actives qui interrogent
Certes, Perlim affiche ses engagements. La coopérative annonce ainsi vouloir « réconcilier une production fruitière de terroir, de haute qualité visuelle et gustative, avec des méthodes agro-écologiques innovantes ». Pourtant, le Guide protection fruitière intégrée 2022 que Facto ! a pu se procurer dresse une liste de 174 produits phytosanitaires autorisés pour la production de l’AOP Pomme du Limousin. Problème : parmi eux, pour les seuls fongicides, sur quatorze substances actives non utilisables en agriculture biologique, neuf sont désormais soupçonnées par l’Efsa et l’Echa, deux agences sanitaires européennes, de provoquer le cancer et/ou de favoriser les mutations génétiques.
C’est notamment le cas de la trifloxystrobine et de la cyflufénamid, identifiées comme Pfas, et du captane, classé comme « toxique pour un organe cible à la suite d’expositions répétées ou d’un contact prolongé ». Ce dernier entre dans la composition de quatre produits fongicides de synthèse figurant dans la liste fournie par le syndicat professionnel et dont la mise sur le marché est toujours autorisée. Depuis les années soixante, sur les 107 produits proposés à la vente contenant du captane, dix ont encore l’aval de l’Agence nationale de la sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses).

Champignons, chenilles, pucerons, acariens, rongeurs : la golden ne manque pas de ravageurs. « La tavelure [en] est le principal champignon pathogène. Elle se dissémine au printemps à cause des pluies et gagne le végétal au cours des contaminations primaires », explique l’Association française des stations d’expérimentation en fruits et légumes qui dispose d’une unité de recherche à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne).
« De belles grosses pommes sans produits, ce n’est pas possible. »
Le fruit est d’autant plus fragile que le cahier des charges de l’AOP autorise de concentrer jusqu’à 3.000 arbres par hectare, favorisant la prolifération des maladies, des ravageurs et, de fait, le recours aux traitements phytosanitaires. Marquée de petites taches de tavelure, l’AOP Pomme du Limousin se déprécie notablement : d’environ 2,5 euros le kilo, elle ne vaut alors plus que quelques dizaines de centimes.
« De belles grosses pommes sans produits, ce n’est pas possible », affirme un ouvrier agricole qui souhaite rester anonyme. Aussi, les épandages dans les vergers suscitent-ils parfois l’inquiétude de la population, voire sa mobilisation.

Des zones tampons réduites en trois ans
En 2015, le conflit avait été rude. Pomiculteurs, élus et associations de riverains et de médecins s’étaient affrontés au sujet de l’usage de pesticides, en particulier aux alentours d’Allassac, en Corrèze. Une charte avait alors été signée en mars 2017.
L’accord ratifié par les coopératives, les représentants des maires et trois associations (Phyto-Victimes, Allassac ONGF et Alerte des médecins contre les pesticides) prévoyait notamment de préserver une distance minimale de 50 mètres entre le verger et les habitations dans les communes relevant du Règlement national d’urbanisme – 26 sur les 101 communes de l’aire AOP, d’après notre décompte.
Pour les autres cas où une habitation se situe à moins de 50 mètres d’une parcelle, le producteur s’engageait à « mettre en place un dispositif anti-dérive efficace » : sur la demande du riverain, la pose d’un filet de 3 à 4 mètres de hauteur, préalable à la « plantation systématique d’une haie à double-rang entretenue entre le verger et la limite de propriété de la parcelle ». À défaut de ces deux dispositifs, l’exploitant ne devait pas épandre de pesticides à moins de 50 mètres de la maison d’habitation voisine.
Il n’a pas fallu longtemps pour que l’accord soit remis en cause. Au motif que la charte était un « dispositif contractuel (et non réglementaire) », c’est un nouveau texte élaboré par la chambre d’agriculture de la Corrèze, signé par la préfecture le 30 septembre 2020, qui désormais « s’impose à toute la profession ».
Il ramène aujourd’hui la zone de non traitement de 50 à 10 mètres, voire à 5 mètres, «sous réserve de mise en œuvre de techniques réductrices de dérive réduisant d’au moins 66 % la dérive ». Pour les pesticides susceptibles d’entraîner des dangers toxicologiques, par exemple une irritation des yeux, la distance incompressible en deçà de laquelle tout épandage est interdit est de 20 mètres.
109 bâtiments sans protection et 96 sous dérogation
D’après le recensement que Facto ! a réalisé selon une carte fournie par le Syndicat de défense de l’AOP Pomme du Limousin, sur l’ensemble de l’aire de production, six exploitations ont recours à des filets anti-dispersion ; les autres préfèrent, la plupart du temps, miser sur la plantation de haies. C’est notamment le cas pour limiter la dispersion des produits phytosanitaires vers plus de 200 bâtiments avoisinant les parcelles.

Pour autant, toujours d’après nos calculs, au moins 109 constructions sont sans protection et 96 font l’objet d’une dérogation. « Il s’agit soit de producteurs soit de riverains qui n’ont pas désiré voir installé un tel dispositif, notamment pour des raisons esthétiques », avance Agnès Donzeau, responsable du syndicat de l’AOP Pomme du Limousin.
Quant aux manches à air, qui permettent de s’assurer que la force du vent ne dépasse pas 19 km/h, limite au-delà de laquelle il est interdit d’épandre des pesticides, selon la carte émanant du syndicat professionnel, elles ne sont que dix-neuf dans la zone AOP.
Une application pour « calmer » les riverains
De la charte de 2017 subsiste néanmoins un dispositif novateur : l’application Phyto’alert. Elle permet aux riverains et aux randonneurs de se renseigner sur les prévisions d’épandages de pesticides. « C’est une première en France. Elle a permis le retour au calme dans des situations parfois tendues entre producteurs et riverains », explique Fabrice Micouraud, ancien président de l’association Allassac ONGF (Œuvrons pour la nature et les générations futures).
Depuis huit ans, selon les chiffres fournis par la société corrézienne Arinsight qui a développé l’outil, quelque 1.710 personnes l’ont téléchargé. En creux, Phyto’alert permet aussi de totaliser le nombre de traitements, chimiques ou non, déclarés par les arboriculteurs sur la zone de production de l’AOP Pomme du Limousin : 14.618 de mars 2024 à février 2025 ; 10.685 de mars au 10 octobre 2025.
Phyto’alert, « ça crée la suspicion. C’est inutile et puis le paysan a déjà assez à faire. »
Des chiffres qui demeurent toutefois une estimation puisque dans un article de La Montagne du 21 décembre 2021, Tony Cornelissen, alors président de la chambre d’agriculture de la Corrèze, juge que Phyto’alert, « ça crée la suspicion. C’est inutile et puis le paysan a déjà assez à faire. »
De son côté, Fabrice Micouraud l’utilise toujours. Riverain d’un verger conventionnel, avec une partie de sa famille travaillant dans la pomiculture, il est particulièrement concerné par l’exposition aux produits phytosanitaires. Mais il connaît aussi les contraintes des exploitants agricoles. « Agriculteurs, riverains : tous unis, c’est ma manière de voir les choses. Car les exploitants sont les premières victimes des produits phytosanitaires, explique-t-il. Nous sommes parvenus à faire interdire les épandages aériens. Nous avons été auditionnés au Sénat et dans le cadre d’une mission interministérielle. Notre but était d’agir avec diplomatie et bienveillance, d’apaiser le climat. Ce que j’ai préféré, c’est quand Allassac ONGF a rencontré les représentants des producteurs et que, ensemble, on a débouché sur des engagements concrets, dans l’intérêt de tous. Il ne s’agit pas de montrer du doigt les agriculteurs, mais de faire évoluer les pratiques. En ce sens, l’intérêt de la charte de 2017 était d’être plus contraignante que la loi », se félicite Fabrice Micouraud qui s’est depuis mis en retrait de l’association. Quant à la charte de 2020 ? « On n’a pas été consultés. »
« Au printemps, quand l’herbe est “brûlée”, c’est du désherbant »
Plantation de haies mellifères, semis de jachères, nichoirs, corridors écologiques, les pomiculteurs affichent leur ambition en matière de pratiques respectueuses de l’environnement. À tel point qu’une exploitation membre de l’Alliance Perlim-Meylim, la SCEA des Vergers de La Roche à Allassac a été récompensée en 2024 pour ses « pratiques agro-écologiques diversifiées » par la direction régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (Draaf) de Nouvelle-Aquitaine. La coopérative affirme même : « Nous priorisons le désherbage mécanique sur l’ensemble de nos surfaces de production ».
Or, selon des témoignages que Facto ! a recueillis, le recours aux herbicides n’a pas déserté toutes les pommeraies. « Regardez les parcelles au printemps, quand l’herbe est “brûlée”, c’est du désherbant », fait remarquer un ouvrier agricole d’une exploitation majeure de la golden AOP. Une observation que vient appuyer un de ses collègues : « Le verger possède deux appareils pour désherber mécaniquement, mais depuis deux ans, on ne s’en sert pratiquement plus, parce que ça oblige à passer régulièrement. Il vaut mieux un seul passage avec un désherbant qui agit pendant quatre à cinq mois. C’est bien plus rentable. »

Des observations qui vont à l’encontre de l’image que cultivent les coopératives. Celles-ci multiplient en effet les engagements en faveur de l’environnement et mettent en avant la présence de ruches sédentaires dans leurs vergers autant que celle d’espaces « semi-naturels » fleuris afin d’en assurer la pollinisation.
Trois insecticides nocifs pour les abeilles
Depuis 2017, Limdor met par exemple à disposition de deux apiculteurs ses exploitations et sa miellerie, revendiquant une production de 15 à 20 tonnes de miel par an. La coopérative a même participé à la création du référentiel pour l’arboriculture pour le label Bee Friendly, qui certifie ses vergers, et estime que « tout l’enjeu est de concilier biodiversité dans les parcelles et évolution des pratiques phytosanitaires ».

Mais, là encore, la liste de produits autorisés en 2022 pour la culture de l’AOP Pomme du Limousin vient tempérer les annonces. Sur les onze substances actives, au moins trois sont suspectes de toxicité par absorption ou contact, de désorienter les abeilles et de provoquer des effets cocktail avec d’autres substances actives. C’est par exemple le cas de l’emamectine et de la lambda-cyhalothryne.
L’utiliser « tôt dans la saison », comme le recommande le Guide protection fruitière intégrée 2022 suffit-il à limiter les risques pour les pollinisateurs ? Rien n’est moins sûr : selon la base de données Toxibees initiée par Bee Friendly, financée par l’Office français pour la biodiversité (OFB) et le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, la molécule est connue pour avoir une très longue durée de vie dans les sols et dans l’eau, et une forte persistance dans l’air et les organismes vivants.
Auteur de l’enquête : Jérôme Davoine
Rédacteur en chef : Nicolas Lavallée
Illustration • photos : © Facto ! • Murielle Thomazeau
Boîte noire
Nous avons adressé une liste de questions à Laurent Rougerie, président du Syndicat de défense de l’AOP Pomme du Limousin le 13 octobre 2025. Nous l’avons notamment interrogé sur des traitements avec des pesticides dans les vergers AOP et sur l’emploi de substances actives préconisées dans la culture de la pomme.
Laurent Rougerie ne nous a pas répondu à la date de publication de cette enquête, le 21 octobre 2025.
Concernant les risques sanitaires liés aux fongicides dont l’usage est autorisé pour la culture de la pomme AOP du Limousin, nous nous sommes référés à deux agences européennes : l’Efsa, autorité européenne de sécurité des aliments, qui fournit des avis scientifiques indépendants sur les risques liés à l’alimentation, et l’Echa, agence européenne des produits chimiques, qui
aide les entreprises à se conformer à la législation européenne relative aux produits chimiques et aux biocides.
Le cahier des charges de l’AOP Pomme du Limousin est librement accessible sur le site de l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO).
Pour les distances réglementaires entre une parcelle et une habitation, nous nous sommes référés à deux textes : la charte signée en mars 2017 par les coopératives, les représentants des maires et trois associations (Phyto-Victimes, Allassac ONGF et Alerte des médecins sur les pesticides), et un nouveau texte élaboré par la chambre d’agriculture de la Corrèze qui s’impose à tous les professionnels de la pomiculture.
La carte fournie par le Syndicat de défense de l’AOP Pomme du Limousin est disponible à l’adresse https://na.test.nosterritoires.fr/adws/app/fa8ca54d-f8bd-11ea-bed4-5f4ae1d08fee/index.html
Sur la toxicité de l’emamectine et de la lambda-cyhalothryne, nous nous sommes référés à la base de données Toxibees. Initiée par Bee Friendly, celle-ci est financée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et le ministère de l’Agriculture. Le CNRS, l’Inrae et l’Institut de l’abeille constituent son comité scientifique.
Les autres volets de l’enquête
• Des substances actives autorisées pour obtenir la pomme AOP du Limousin sont soupçonnées de provoquer le cancer, voire de favoriser des mutations génétiques.
• En quelques années, la distance sans traitement entre les parcelles et les habitations est passée de 50 à 20 mètres, voire 5 mètres.
• Entre mars 2024 et février 2025, plus de 14.600 traitements ont été déclarés par les pomiculteurs de l’aire AOP.
• L’analyse de cinq substances actives utilisées aujourd’hui dans les vergers de pommiers dits « conventionnels » suscite l’inquiétude.
• Deux insecticides et deux fongicides utilisés sont épinglés comme étant générateurs de polluants éternels.
• Les mesures de protection des ouvriers agricoles ne sont pas toujours respectées.
• En Limousin et en Dordogne, les familles Chauffaille et Michon, pionnières de l’implantation de la golden, occupent toujours une position dominante.
• Une galaxie de sociétés s’impose au détriment d’entreprises agricoles individuelles.
• L’optimisation des coûts repose sur une masse d’exécutants, payés au Smic pour la plupart et coupés du processus de décision.
• Aux antipodes de la golden AOP, ennemi des pesticides, Jacques Lamaud exploite des pommiers de plein-vent selon des méthodes culturales anciennes.
• Malgré une conjoncture défavorable, les conversions en agriculture biologique offrent une alternative à la dépendance aux pesticides.
• Des producteurs locaux s’organisent pour assurer une commercialisation de proximité.





