
Usage et conditions d’emploi des pesticides :
l’inquiétude de professionnels de santé
Volet 2 :
ce qu’il faut retenir
• L’analyse de quatre substances actives utilisées aujourd’hui dans les vergers de pommiers dits « conventionnels » suscite l’inquiétude.
• Deux insecticides et deux fongicides utilisés sont épinglés comme étant générateurs de polluants éternels.
• Les mesures de protection des ouvriers agricoles ne sont pas toujours respectées.
L’emploi des produits de synthèse préconisés pour cultiver la pomme AOP du Limousin inquiète l’association Alerte des médecins sur les pesticides qui y voit un lien avec la surreprésentation de pathologies, dont la maladie de Parkinson, chez les producteurs. Selon les témoignages que Facto ! a recueillis, des pratiques demeurent préoccupantes.
Rien d’illégal. Dans les vergers de l’AOP Pomme du Limousin, les produits préconisés par le Guide protection fruitière intégrée 2022 disposent tous d’une autorisation de mise sur le marché délivrée par l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Mais pour Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP), cela n’apporte pas de garanties suffisantes.

(Photo : © Murielle Thomazeau)
Cette autorisation « n‘est actuellement qu’un texte réglementaire indispensable à la commercialisation. Elle ne permet pas à l’agriculteur de juger valablement des risques pour la santé humaine ou l’environnement des produits qu’il utilise. » Le Dr Pierre-Michel Périnaud, co-président d’AMLP, regrette que la commercialisation des produits ne soit précédée d’« aucun test sur les effets à long terme des formulations complètes », c’est-à-dire sur les produits réellement utilisés, substances actives et co-formulants. « La découverte d’un problème n’arrive bien souvent qu’après l’autorisation de mise sur le marché » et parfois même « après la découverte de la rémanence des produits dans les sols. Et cela souvent grâce à des études scientifiques indépendantes, mais ignorées du processus réglementaire. »
Reprenant les craintes de médecins, la cour administrative d’appel de Paris a estimé le 3 septembre 2025 que l’Anses avait commis « une faute en ne procédant pas à l’évaluation des produits phytopharmaceutiques au vu du dernier état des connaissances scientifiques ». L’État doit donc, dans un délai de deux ans, réexaminer les autorisations de mise sur le marché déjà délivrées.
« La découverte d’un problème n’arrive bien souvent qu’après l’autorisation de mise sur le marché. »
La doxa médicale a longtemps considéré que c’est la dose qui faisait le poison. Or, avec la chimie de synthèse, qui concentre la substance active d’un produit existant naturellement, il est nécessaire de prendre en compte la durée et la répétition de l’exposition. Mais aussi « l’effet cocktail » dû à la combinaison des différentes substances auxquelles le sujet est exposé. « Dès que l’on suspecte un produit d’être un perturbateur endocrinien, il devrait être exclu. C’est le principe de précaution. Et on pourrait faire la même chose s’il risque d’être cancérigène, mutagène ou reprotoxique », confie un médecin impliqué dans le combat d’Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP).
Les pomiculteurs sont les premières victimes
Dans la pomiculture limousine, c’est la prévalence des maladies chez les agriculteurs usant des pesticides qui a alerté la communauté médicale. L’AMLP observe ainsi « l’augmentation des maladies chroniques […] : cancers, troubles de la fertilité, mais aussi maladies neurologiques, diabète, allergies… » Elle a aussi constaté que « les preuves de la responsabilité de substances chimiques très largement répandues dans notre environnement s’accumulaient. » Sur le plan sanitaire, les effets des pesticides se mesurent donc d’abord sur ceux qui les manipulent ou les ont manipulés.

Hervé Treuil est un ancien exploitant agricole spécialisé dans la pomme et l’élevage. Aujourd’hui âgé de 67 ans et à la retraite, il est atteint de la maladie de Parkinson. Il utilisait des produits phytosanitaires sur ses pommiers. « À l’époque, pour l’exploitation des vergers de pommes qui, je le précise, n’étaient pas en AOP, j’épandais les produits phytosanitaires à partir d’un tracteur sans cabine et sans vêtements spécifiques pour me protéger. Je suivais les préconisations : un litre de produit “phyto” pour un épandage qui durait une heure. J’utilisais du désherbant, des fongicides, des insecticides. On tuait tout, les prédateurs comme les auxiliaires des cultures. Il ne restait plus rien et donc, il fallait traiter encore plus. Mais dans le monde agricole, on ne savait pas. On a agi par ignorance. »
« Dans le monde agricole, on ne savait pas. On a agi par ignorance. »
Reconnu comme victime d’une maladie professionnelle, Hervé Treuil refuse cependant de jeter l’opprobre sur le monde agricole. « Ma maladie, je l’ai déclarée à 58 ans, mais elle était sans doute là depuis longtemps. C’est une maladie qui peut rester en sommeil pendant des années avant de se déclarer, quand le taux de dopamine du corps diminue, avec l’âge. » Pour lui, ce sont des pratiques anciennes qui sont en cause. « En ce sens, la pomme du Limousin vit une injustice. Un travail très important a été réalisé avec des préconisations précises en matière d’utilisation de produits phytosanitaires. »
Quatre produits sur la sellette
Toutefois, de récents témoignages d’ouvriers agricoles travaillant dans une importante exploitation de Haute-Vienne font état d’une réalité toujours préoccupante. En les recoupant avec la liste des produits pesticides fournie dans le Guide protection fruitière intégrée 2022 destiné aux producteurs, Facto ! s’est concentré sur quatre substances actives dont l’usage est préconisé dans les vergers AOP.

Le captane, un fongicide, figure fréquemment dans le top 30 des ventes de produits phytosanitaires des communes de l’aire de production de l’AOP Pomme du Limousin. La substance est, comme nous l’expliquons dans le premier volet de cette enquête, suspectée d’être cancérigène par les agences européennes Echa et Efsa. Mais ce n’est pas le seul produit utilisé dans les parcelles. « On passe du Rhodofix [régulateur de croissance] après la récolte pour faire tomber les feuilles et pour faire en sorte d’accélérer la taille des pommiers », explique un ouvrier agricole sous couvert d’anonymat. Un autre complète : « On porte des gants et des masques, mais pas de combinaison. Pas le temps. » Une cuve de 1.500 litres à l’arrière du tracteur, des granulés dilués, cinq hectares traités en à peine plus d’une heure.

(Photomontage : © Facto !)
Des délais réglementaires doivent être observés avant de pouvoir pénétrer à pied dans une parcelle traitée. Ils peuvent aller de six à soixante-douze heures, selon les produits utilisés. « On nous demande parfois d’entrer trop tôt après un traitement. Quand on le lui fait remarquer, le chef dit que le produit a été “très dilué”. » Contre les rats taupiers, un gaz nocif est appliqué « à pied, avec masque et gants, mais sans combinaison ». Et le Certiphyto, obligatoire pour pouvoir épandre ? « Certains ne l’ont pas renouvelé, mais aspergent quand même. » Quant aux conséquences sur leur santé, ces employés espèrent passer entre les gouttes.
Des pesticides dans les eaux de surface
La qualité de l’eau du robinet est l’objet d’analyses régulières et obligatoires. Mais selon l’agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine, les techniques de mesure des laboratoires mandatés ne permettent pas de révéler des concentrations de pesticides inférieures à 0,1 µg/L pour la plupart des substances prises individuellement et à 0,5 µg/L pour la somme des substances.
Néanmoins, selon Le Monde, l’observation des données sur les eaux de surface et les nappes souterraines non traitées fait apparaître des concentrations, entre 2016 et 2023 dans l’aire de production AOP, de substances actives aujourd’hui interdites. C’est notamment le cas d’herbicides comme l’atrazine, prohibée dans l’Union européenne depuis 2004, à Jumilhac-le-Grand (Dordogne), Ladignac-le-Long (Haute-Vienne) et Salon-la-Tour (Corrèze). Mais aussi de métabolites issus de la dégradation du métolachlore, encore à Ladignac-le-Long, et de l’acétochlore à Thiviers (Dordogne).
En mars 2019, l’Office français de la biodiversité relevait également un dépassement de lambda-cyhalothrine, un insecticide, dans l’Auvézère, à Ségur-le-Château (Corrèze). Début 2024, nos confrères de France Bleu Limousin (aujourd’hui Ici Limousin) avaient relayé l’annonce de la contamination « des captages qui alimentent les stations de Laujour Supérieur et Les 3 Villages à Allassac et celle de Commagnac à Vigeois ». En cause cette fois, le N,N – diméthylsulfamide, issu de la dégradation du tolyfluanide, un fongicide interdit à la vente en France depuis juillet 2007. Même si les mesures effectuées ne dépassaient pas les limites permises par la loi, l’agglomération du Bassin de Brive avait quand même préféré déconnecter les captages.

Le 25 septembre dernier, le quotidien Reporterre s’est fait l’écho d’un rapport publié par l’Agence de l’environnement d’Allemagne qui épingle les pesticides fluorés pour leur rôle dans la pollution de l’eau par l’acide trifluoroacétique (TFA), substance perfluorée classée comme polluant éternel. Le TFA, le plus petit des Pfas, soupçonné par l’Efsa de nuire aux fœtus, est issu de la dégradation de substances actives dont certaines sont recommandées, entre autres, dans la culture de la pomme. C’est par exemple le cas de deux fongicides (cyflufenamide et trifloxystrobine) et de deux insecticides (flonicamide et lambda-cyhalothrine) dont l’usage est admis dans le guide de culture de l’AOP.
Pas de résidus ne signifie pas absence de pesticides
Invisibles et non quantifiables, les pesticides pénètrent l’ensemble de l’écosystème. Selon Claude Aubert et François Veillerette, co-fondateurs de l’association de défense de l’environnement Générations futures, « même si l’on ne retrouve pas les produits utilisés sur les fruits ou les légumes, ils n’en polluent pas moins l’air, l’eau et les sols. Ils contribuent à la disparition des pollinisateurs et des autres insectes utiles. » Et les auteurs de l’ouvrage Pour en finir avec les pesticides de prévenir : le « Zéro résidu de pesticides » affiché parfois pour rassurer les consommateurs « n’est pas un label reconnu officiellement, mais une appellation privée. »
Auteur de l’enquête : Jérôme Davoine
Rédacteur en chef : Nicolas Lavallée
Photos : © Murielle Thomazeau
Boîte noire
Dans ses arrêts n° 23PA03881, 23PA03883 et 23PA03895 du 3 septembre 2025, la cour administrative d’appel de Paris reconnaît la responsabilité de l’État dans l’existence d’un préjudice écologique résultant de l’usage des produits phytopharmaceutiques.
En mai 2024, le quotidien Le Monde a recensé les mesures correspondant à 300 contaminants (pesticides, métaux, médicaments…) dans 24.700 stations de surveillance en France. Cette publication a été réalisée dans le cadre du projet Under the surface, mené avec six médias partenaires, initié par le média espagnol Datadista et coordonné par Arena for Journalism in Europe.
Décision de la Commission européenne du 10 mars 2004 interdisant la vente de l’atrazine.
Arrêté du 31 juillet 2007 interdisant la mise sur le marché et l’utilisation du tolylfluanide dont la dégradation a provoqué la contamination d’eaux de captage à Allassac et Vigeois.
Rapport sur le trifluoroacetate (TFA) publié par l’Umweltbundesamt, l’agence de l’environnement d’Allemagne (en anglais).
Pour en finir avec les pesticides : des solutions pour y parvenir, de Claude Aubert et François Veillerette, éditions Terre Vivante, 2022.
Les autres volets de l’enquête
• Des substances actives autorisées pour obtenir la pomme AOP du Limousin sont soupçonnées de provoquer le cancer, voire de favoriser des mutations génétiques.
• En quelques années, la distance sans traitement entre les parcelles et les habitations est passée de 50 à 20 mètres, voire 5 mètres.
• Entre mars 2024 et février 2025, plus de 14.600 traitements ont été déclarés par les pomiculteurs de l’aire AOP.
• L’analyse de cinq substances actives utilisées aujourd’hui dans les vergers de pommiers dits « conventionnels » suscite l’inquiétude.
• Deux insecticides et deux fongicides utilisés sont épinglés comme étant générateurs de polluants éternels.
• Les mesures de protection des ouvriers agricoles ne sont pas toujours respectées.
• En Limousin et en Dordogne, les familles Chauffaille et Michon, pionnières de l’implantation de la golden, occupent toujours une position dominante.
• Une galaxie de sociétés s’impose au détriment d’entreprises agricoles individuelles.
• L’optimisation des coûts repose sur une masse d’exécutants, payés au Smic pour la plupart et coupés du processus de décision.
• Aux antipodes de la golden AOP, ennemi des pesticides, Jacques Lamaud exploite des pommiers de plein-vent selon des méthodes culturales anciennes.
• Malgré une conjoncture défavorable, les conversions en agriculture biologique offrent une alternative à la dépendance aux pesticides.
• Des producteurs locaux s’organisent pour assurer une commercialisation de proximité.




