
Hors de la golden,
une autre culture de la pomme résiste
Volet 4 :
ce qu’il faut retenir
• Aux antipodes de la golden AOP, des défenseurs des variétés oubliées exploitent des pommiers de plein-vent selon des méthodes culturales anciennes.
• Malgré une conjoncture défavorable, les conversions en agriculture biologique offrent une alternative à la dépendance aux pesticides.
• Des producteurs locaux s’organisent pour assurer une commercialisation de proximité.
De la conversion en bio à la promotion de variétés anciennes, la pomiculture du Limousin tente de réinventer une production sans pesticides. Des irréductibles parient sur ces variétés d’antan et remettent des pratiques culturales d’hier au goût du jour. En jeu : des questions sanitaires et environnementales. Mais aussi une agriculture qui peut permettre aux producteurs de s’émanciper de la course aux profits et d’envisager une juste rémunération.
Pourfendeur de l’agriculture industrielle, Jacques Lamaud est un exemple vivant de cette pomiculture réinventée. Certes, l’ancien instituteur, aujourd’hui retraité, ne tire de la pomiculture qu’un bonus financier : l’équivalent de 8.000 euros de revenus en 2020, sous la forme de fruits à couteau à consommer bruts ou de jus.
Mais, excluant les traitements chimiques et limitant les apports en eau, cet opposant historique à l’AOP Pomme du Limousin fait avant tout la preuve qu’une culture sans pesticides est possible. En défendant les variétés anciennes et les pommiers dits de plein-vent adaptés à leur terroir, il s’estime même porteur d’une vision d’avenir.
Expérimenter le passé pour affronter l’avenir
« L’AOP du Limousin, c’est 280 grammes de CO2 le kilo. Ce que je fais, c’est 11 grammes : vingt-cinq fois moins. » Dans son verger, les herbes folles ondulent sous les fruitiers. À Saint-Just-le-Martel (Haute-Vienne), Jacques Lamaud arpente l’ancien domaine familial. Sur son demi-hectare de pommiers, pas de chimie, mais des arbres dispersés, de diverses variétés, donnant des fruits de tailles et de goûts bien différenciés. Pas de golden, évidemment. De la saint-jean, « une pomme primeur qui se récolte pendant quinze jours entre la fin du printemps et le début de l’été », mais aussi de la reinette grise, de la calville, de la beaurichard ou de la belle des buis.

« Quand on plante un pommier de plein-vent, il faut l’arroser “de temps en temps et beaucoup à la fois” les trois premières années, mais pas après. » Et malgré les épisodes caniculaires de l’été 2025, « la récolte est là ! », se félicite celui qui prodigue des conseils de culture avec l’association Les Croqueurs de pommes de l’Ouest-Limousin. « Dans la Drôme, il y a un verger expérimental de l’Inra où poussent des arbres fruitiers multi-espèces, sans traitement. La recherche scientifique redécouvre le savoir empirique de nos anciens. »
Le bio, un pari économique encore fragile
Au-delà de ce mode d’exploitation souvent militant ou des initiatives bénévoles pour la sauvegarde des variétés anciennes, produire une pomme sans pesticides est-il économiquement viable ? À La Geneytouse (Haute-Vienne), Pascal Babaudou a sauté le pas de la conversion en agriculture biologique il y a une quinzaine d’années. Et il « ne le regrette pas ». Cette année, la dizaine d’hectares qu’il exploite avec un salarié permanent a produit quelque 200 tonnes de pommes.
Dans son verger, une douzaine de variétés cohabitent : topaze, lafayette, opal ou encore pinova, bien moins sensibles à la tavelure que la golden. À première vue, le mode de culture ressemble au conventionnel avec ses arbres alignés, ses filets anti-grêle ; la différence vient de la nature des apports autorisés. « Pour pouvoir exploiter en bio, il y a chaque année des contrôles effectués par un organisme indépendant. Il ne vérifie pas seulement l’absence de produits phytosanitaires dans l’exploitation, il réalise aussi des prélèvements de sols. Quelque 400 matières actives sont recherchées et, pour conserver le label, on doit afficher 0 % de substances détectables. » La certification AB est à ce prix. « C’est contraignant, mais c’est l’assurance que ce qu’on annonce est respecté. »

« Les agriculteurs bio sont très courageux », estime Jacques Lamaud. D’autant que l’objectif 2022 de la loi EGalim n’a pas été atteint : le texte prévoyait de porter la part de marché du bio à 20 % dans la restauration collective alors qu’« aujourd’hui, on est à 6,7 % en France et à 12 % ou 13 % en Nouvelle-Aquitaine », observe Pascal Babaudou.
Des bâtons dans les rayons
La période de forte inflation qui a suivi l’épidémie de Covid-19 a donné le ton. « Après s’être gavés pendant des années, avec des marges très importantes, les supermarchés ont réduit la taille de leurs linéaires réservés au bio. Nous avons été considérés comme une variable d’ajustement par la grande distribution », regrette Pascal Babaudou qui recourt, comme d’autres producteurs bio hors golden, à la coopérative Limdor pour commercialiser ses fruits. En moyenne, 2.800 tonnes transitent ainsi par la station fruitière.
Pour écouler leur récolte, certains font le choix de passer par des magasins de producteurs – tels Saveurs Fermières à Limoges – ou de vendre directement à la ferme et sur les marchés. « Pour vivre convenablement, les pomiculteurs bio ont intérêt à développer la vente directe, au moins sur une partie de la récolte » et ainsi remettre la main sur le bénéfice de leur travail.
D’autant que la filière n’en finit pas d’encaisser les coups durs. Dernier en date : la réduction de plus de la moitié de l’enveloppe du Fonds avenir bio : moins 9,4 millions d’euros sur les 18 millions prévus pour 2025.
Objectif : + 3 % d’installations en trois ans
Dans le même temps, depuis mars 2025, la loi d’orientation pour la « souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture » affiche une nouvelle ambition : « favoriser l’installation économiquement viable d’exploitations agricoles en agriculture biologique » afin d’atteindre « 21 % de la surface agricole utile cultivée au 1er janvier 2030 ». Or, selon l’Agence Bio, de 2023 à 2024, la surface agricole française s’est réduite de 0,6 %. La part consacrée à l’agriculture biologique a même perdu 2 %, passant de 10,3 % à 10,1 %.

En Creuse, Corrèze, Dordogne et Haute-Vienne, 134 pomiculteurs sont installés en bio sur une surface agricole totale de 692 hectares (17,8 % des vergers), selon le croisement des données de l’Agence Bio et de la direction régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (Draaf). Dans trois ans, au terme des conversions engagées, 832 hectares devraient être concernés, soit 21 % des surfaces agricoles utiles consacrées à la pomme. Mais, pour cela, encore faudra-t-il qu’aucun pomiculteur bio ne décide de faire machine arrière.
La golden bio AOP est-elle possible ?
Dans un schéma sans chimie, y a-t-il vraiment une place pour la golden AOP bio ? Au regard du cahier des charges de l’AOP, cela semble tenir de la gageure. Perlim-Meylim paraît y avoir renoncé : l’Alliance, que nous n’avons pas pu joindre, ne propose en bio que les variétés opal (36 hectares) et mandy (20 hectares). Si Limdor réserve à la golden bio 20 hectares de ses vergers, de l’aveu même de la coopérative la variété est « loin d’être prédestinée à être conduite en agriculture biologique ».
À tel point que Famille Teulet, qui consacre près de 300 de ses 400 hectares de vergers à la culture de goldens bio en Dordogne et en Haute-Vienne, a renoncé à la certification AOP en 2024. « Trop de contraintes », estime Sandrine Ferrier, la directrice financière.
Avec un chiffre d’affaires d’environ 10 millions d’euros, Famille Teulet est un poids lourd de l’agriculture bio. Pour l’entreprise, le jeu de la golden bio en AOP n’en vaut plus la chandelle. « Faire partie de l’AOP coûte cher. À la cotisation à l’Inao s’ajoute celle au syndicat AOP Pomme du Limousin. Et puis, quand les arbres sont trop vieux, une parcelle devient non « AOPable ». On payait très cher une prestation et on ne s’y retrouvait pas, avance Sandrine Ferrier. Par ailleurs, nous avons connu deux années difficiles avec des épisodes de grêle ou de gel. Les goldens bio AOP n’étaient visuellement plus conformes au cahier des charges. » Cerise sur le gâteau, les distributeurs privilégient aujourd’hui la labellisation Haute valeur environnementale (HVE) des vergers au détriment du bio.
Malgré une consommation post-Covid en repli et l’augmentation de coûts annexes – par exemple celui de l’emballage – la golden reste une valeur sûre pour les industriels qui l’apprécient pour sa facilité de transformation. Quant aux consommateurs de pommes bio, selon Sandrine Ferrier, « ils ne veulent pas de goldens ».
Auteur de l’enquête : Jérôme Davoine
Rédacteur en chef : Nicolas Lavallée
Photos : © Murielle Thomazeau
Les autres volets de l’enquête
• Des substances actives autorisées pour obtenir la pomme AOP du Limousin sont soupçonnées de provoquer le cancer, voire de favoriser des mutations génétiques.
• En quelques années, la distance sans traitement entre les parcelles et les habitations est passée de 50 à 20 mètres, voire 5 mètres.
• Entre mars 2024 et février 2025, plus de 14.600 traitements ont été déclarés par les pomiculteurs de l’aire AOP.
• L’analyse de cinq substances actives utilisées aujourd’hui dans les vergers de pommiers dits « conventionnels » suscite l’inquiétude.
• Deux insecticides et deux fongicides utilisés sont épinglés comme étant générateurs de polluants éternels.
• Les mesures de protection des ouvriers agricoles ne sont pas toujours respectées.
• En Limousin et en Dordogne, les familles Chauffaille et Michon, pionnières de l’implantation de la golden, occupent toujours une position dominante.
• Une galaxie de sociétés s’impose au détriment d’entreprises agricoles individuelles.
• L’optimisation des coûts repose sur une masse d’exécutants, payés au Smic pour la plupart et coupés du processus de décision.
• Aux antipodes de la golden AOP, ennemi des pesticides, Jacques Lamaud exploite des pommiers de plein-vent selon des méthodes culturales anciennes.
• Malgré une conjoncture défavorable, les conversions en agriculture biologique offrent une alternative à la dépendance aux pesticides.
• Des producteurs locaux s’organisent pour assurer une commercialisation de proximité.





