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Nicolas Lavallée

Temps de lecture : 5 minutes

Les opposants à T’Rhéa suspendus à la décision du tribunal administratif

La justice se donne quinze jours pour valider, ou non, la megaferme d’engraissement de 2.100 bovins de Peyrilhac et Nieul (Haute-Vienne).

Quelque 2.100 bovins doivent être engraissés pour le compte du groupe agroalimentaire T'Rhéa à Peyrilhac en Haute-Vienne

D’ici deux semaines, opposants et partisans de la megaferme de Peyrilhac (Haute-Vienne) sauront si le tribunal administratif autorise, ou non, le projet d’exploitation situé au nord-ouest de Limoges. Quelque 2.100 bovins doivent y être engraissés pour le compte du groupe agroalimentaire T’Rhéa, un des principaux producteurs français de viandes de boucherie.

Aujourd’hui, 16 juin 2026, une dizaine d’associations de défense de l’environnement et une vingtaine de riverains ont contesté devant la justice l’arrêté de la préfecture de la Haute-Vienne du 22 mai 2025 autorisant le projet.

Mais, dès le début de l’audience, le rapporteur public a donné le ton au sujet du dossier porté par le groupe agro-alimentaire. « Description suffisante », « développement suffisant » : pendant une vingtaine de minutes, il a exposé des conclusions allant largement dans le sens de la filiale de Carnivor, un géant spécialisé dans la transformation et la distribution de viandes. « Aujourd’hui, c’est une reconnaissance de la régularité de ce qui a été fait », se félicite Pascal Nowak, chargé de mission développement des territoires chez T’Rhéa. « Il faut simplement se sortir du dogmatisme et remettre l’économie au cœur du problème, au cœur du territoire. »

« Un dossier mal ficelé dès le départ »

« La réponse qui nous a été apportée par le rapporteur public ne nous semble pas satisfaisante », regrette Me Pierre-Antoine Martin, l’avocat des opposants. « Pour exploiter une installation classée, il faut nécessairement fournir un dossier avec des informations précises, détaillées, fait valoir le conseil. En l’espèce, on a un dossier qui a été mal ficelé dès le départ. Il reste des points à trancher. »

C’est notamment le cas en ce qui concerne la qualité de l’eau, une question qui « relève de la salubrité publique », selon les associations environnementales qui, pour appuyer leurs propos devant le tribunal, ont décidé de recourir à un expert afin de « démontrer les insuffisances, les omissions, les lacunes du dossier ».

Température de l’eau et cyanobactéries

Stéphane Gilbert, ingénieur en génie des procédés de traitement de l’eau l’affirme et le répète : « Concernant la qualité de l’eau mise à disposition du bétail, si c’est fait tel que c’est décrit dans le dossier, ça ne marchera pas. » Le professionnel estime que la température de l’eau en été risque d’être « bien supérieure » à la température recommandée par les associations d’éleveurs : entre 8 et 15 degrés. « Là, on va alimenter du bétail avec une eau à 25 degrés. » Stéphane Gilbert redoute ainsi de « possibles proliférations microbiologiques, bactériologiques, notamment concernant les cyanobactéries ». Or, selon lui, « les moyens techniques mis en œuvre pour réduire ce risque à un niveau acceptable ne sont pas décrits ».

« Si c’est fait tel que c’est décrit dans le dossier, ça ne marchera pas. »

L’argument est toutefois battu en brèche par Pascal Nowak. « Évidemment, la qualité de l’eau fera objet de toutes les observations et de toutes les analyses possibles imaginables pour que ce soit de qualité », veut rassurer le représentant de T’Rhéa. Du « bon sens », appuie Me Auberi Gaudon, l’avocate du groupe agroalimentaire pour qui il est « dans l’intérêt de l’éleveur » que les bovins soient « en bonne santé, qu’ils soient alimentés par des eaux d’une qualité qui leur permettent, in fine, d’assurer la production escomptée. Des bovins en mauvaise santé, c’est une production en moins. »

Pourtant, soutient Stéphane Gilbert à la sortie du tribunal, « la qualité de l’eau mise à disposition des bovins est un impensé de ce dossier ». Et l’ingénieur de regretter qu’il n’y ait « pas de plan de contrôle. On ne sait pas où est-ce qu’on doit faire des prélèvements et des analyses pour vérifier que tout cela marche. »

Pas de norme sur la qualité des eaux pour les bovins

Dans son dossier d’autorisation environnementale, la société T’Rhéa « n’avait pas à justifier du respect de quelque norme, puisqu’elle n’existe pas », souligne Me Auberi Gaudon. Pourtant, avance le conseil du producteur de viandes, elle s’est « engagée à suivre les recommandations, les bonne pratiques ».

La promesse ne convainc néanmoins pas Stéphane Gilbert. « Moi, je suis traiteur d’eau et un traiteur d’eau s’appuie sur sa déontologie, argue l’ingénieur. En l’absence de réglementation, on doit s’appuyer sur les bonnes pratiques professionnelles, sur les recommandations. L’Anses, les chambres d’agriculture et les syndicats d’éleveurs eux-mêmes s’accordent tous sur la même grille de qualité de l’eau. Il aurait suffit de trois pages bien écrites et c’était réglé. Là, c’est un sujet qui n’est tout simplement pas traité. Je trouve ça inquiétant. »

Un plan d’épandage sur la sellette

Autre sujet d’affrontement, le plan d’épandage qui concerne 400 à 450 hectares. Certaines parcelles agricoles font l’objet de baux ruraux dont l’échéance arrive bientôt à échéance. « Cela représente plus de 300 hectares de surface et on nous dit que c’est minoritaire par rapport à la gestion de l’épandage du fumier, regrette Vincent Laroche. Mais si ces propriétaires mettent fin à leur bail rural, il n’y a plus de maîtrise du foncier. Le plan d’épandage tombe complètement », expose le porte-parole de Terre de liens Limousin.

« C’est la raison pour laquelle la société T’Rhéa a établi un plan d’épandage complémentaire vers l’octroi de droits qui seraient consentis par d’autres propriétaires du secteur, rétorque Me Auberi Gaudon. Cela nous permettra d’assurer une continuité de l’épandage en cas d’arrivée à terme de certains des baux actuels. Dans tous les cas, les besoins seront couverts », promet-elle.

Pourtant, d’après Vincent Laroche, « l’exploitant agricole qui mettrait ces terres à disposition dans le cadre d’un plan d’épandage complémentaire n’est pas propriétaire des terres qu’il exploite, il a également des baux ruraux. Et ça ne ressort pas de ce qui a été dit à l’audience », regrette le porte-parole de Terre de liens.

Vers la cours de cassation ?

Le ton de l’audience de ce 16 juin est, à l’évidence, loin de rassurer les opposants et leur conseil. « On sait que, généralement, les conclusions d’un rapporteur public sont suivies par la formation de jugement », reconnaît Me Pierre-Antoine Martin, l’avocat des requérants qui « ose espérer » néanmoins que les éléments apportés dans le cadre de l’audience pèsent sur la décision finale. « Bien évidemment, la question de la cassation s’est posée et le dossier a été mené en tenant compte de cette éventualité là », reconnaît le conseil des associations environnementales et des riverains.
De son côté, annonce T’Rhéa, « au regard du jugement qui sera rendu et du recours en cassation, si les opposants se pourvoient en cassation, la décision sera prise d’enclencher le processus de rachat. On s’adaptera, comme on le fait depuis trois ans. »

D'après une carte fournie par le syndicat de la pomme AOP, six exploitations ont recours aux filets anti-dispersion dans l'aire de production.